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Le gouvernement du Sri Lanka "manque de volonté flagrant pour établir la vérité."- ACF.
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Sri Lanka : ma fille, la terroriste - Beate Arnestad PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Beate Arnestad   
Mardi, 26 Janvier 2010 09:02
Note de l’éditeur : le texte ci-dessous est un article de “blog” passant en revue les 26 ans de la guerre civile au Sri Lanka à travers le regard de la réalisatrice de films qui a rencontré deux jeunes femmes tamoules  se préparant à devenir des kamikazes. Nous ne savons pas de manière certaine ce que sont devenues les deux femmes qu’elle a interviewées mais des rapports semblent indiqués que toutes les deux ont survécu à la guerre.
 
De même, nous ne savons que très peu de choses sur la plupart des victimes des kamikazes ; beaucoup d’entre eux  sont probablement des civils innocents appartenant à la majorité cinghalaise du Sri Lanka. Ce que nous savons est que la guerre est finalement terminée, après la perte de plus de 70.000 vies et le déplacement forcé de centaines de milliers de personnes.
 

Pendant quelques années, j’ai vécu au paradis : dans un environnement tropical sur une île appelée Sri Lanka. Chaque matin, je me réveillais dans mon lit à baldaquin, à Colombo,  en regardant l’aube rampante à travers ma moustiquaire et en écoutant les chants des oiseaux tropicaux saluant un nouveau jour. Je suis venue au Sri Lanka de la Norvège car mon mari avait été affecté ici. 

Mais le paradis n’était pas parfait. Il y avait beaucoup de bidonvilles et de chiens errants se nourrissant de déchets. Il y avait énormément de mendiants, d’enfants des rues sales et de pollution. Il y avait aussi une présence militaire inévitable.

Il y avait un cessez-le-feu en cours mais la ville n’est pas revenue à son état normal. Toutes les rues principales étaient surveillées par des soldats lourdement armés. « De quoi ont-ils peur ? », j’ai demandé.

La réponse était toujours la même : « Des terroristes, des Tigres Noirs, de ces kamikazes fous. »

J’ai trouvé qu’il y avait très peu d’informations écrites sur ce groupe excepté le fait qu’ils ont commencé leurs opérations en 1987, que près de 30% sont supposés être constitués de femmes et que leur action la plus célèbre est l’assassinat de Rajiv Gandhi en 1991. Par conséquent, j’ai décidé de faire un film documentaire et de trouver plus d’informations sur ce groupe.

On m’a dit que les chances de succès étaient minces et que les rebelles tamouls, la LTTE, vivaient en toute discrétion dans les jungles des régions du nord contrôlées par la guérilla. Personne du monde extérieur ne pouvait entrer en contact avec eux mais j’ai réussi. 

Je me rappelle qu’à un check point militaire, un inspecteur m’a dit : « Madame, je ne vous conseille pas de quitter la zone contrôlée par le gouvernement. De l’autre côté, il n’y a personne pour vous protéger ».

« Tout ira bien », j’ai dit avec un sourire.

Quand j’ai atteint la zone contrôlée par les tigres, j’ai d’abord vu la bannière des tigres puis les officiers dans leurs uniformes rayés. Les femmes avaient leurs longs cheveux attachés comme un bretzel tressé. « Nous sommes tellement contents que vous ayez pu atteindre notre zone en toute sécurité », ont-ils dits. « Nous veillerons sur vous et vous serez en sécurité ici ».

La région déchirée par la guerre était pleine de signes rouges indiquant les zones minées. Il n’y avait pas d’hôtels cinq étoiles ; seulement des champs de riz abandonnés et une jungle sauvage empiétant sur ce qui était autrefois des buildings mais qui sont devenus maintenant des ruines de guerre.

Pendant plusieurs mois, j’ai voyagé entre mes deux mondes, tentant continuellement de convaincre les tigres d’accepter ma proposition de faire un film suivant mes conditions, ce qui signifiait sans censure et sans prévisualisation pour approbation. Je n’étais pas intéressée par des discussions avec les leaders et les politiciens. Je m’intéressais à ceux qui n’avaient aucune autre alternative que de rester dans la zone de guerre - les véritables victimes de la guerre. Finalement, les tigres ont accepté.

Dans le but de choisir mes principaux personnages, j’ai demandé à la guérilla d’organiser une sorte de casting pour un film sur les kamikazes. C’était une expérience étrange. Après avoir interviewée 20-30 filles, j’ai décidé de choisir Darshika, une belle jeune fille catholique de 24 ans et son amie Puhalchudar. Leur amitié était aussi très spéciale étant donné qu’elles vivaient et combattaient ensemble chaque jour depuis 7 ans.

Quelle est la différence entre les combattants de la liberté et les terroristes ? Et qui décidait de cela ? Plus je me plongeais dans leur monde et plus ces questions attiraient mon attention.

Comme je me préparais à débuter l’enregistrement, j’ai interrogée les filles sur leur routine quotidienne. « Nous nous levons à 4 heures du matin et nous nous entraînons », m’ont-elles répondu. « Très bien », ai-je répondu, « Nous serons là ». 

Nous avons rapidement appris qu’elles menaient une existence disciplinée et spartiate. Elles dormaient dans une chambre minuscule, sur des matelas à même le sol. Lorsqu’elles se réveillent, elles se tressent les cheveux chacune l’autre, et elles débutent leur séance matinale de karaté. Toutes les deux étaient ceinture noire, et voulaient m’impressionner avec leurs compétences. 

Avec la caméra enregistrant, elles m’ont expliqué comment elles s’entraînaient pour devenir des kamikazes. Elles parlaient de mettre une veste avec une mine « Claymore » et planifiaient leur propre mort. Elles expliquaient comment, une fois que la bombe aura explosé, leurs têtes se sépareraient de leurs corps pour s’envoler – leurs corps se réduiraient alors en miettes. 

« Comment choisissent-ils la personne qui prendra part à une mission particulière ? », ai-je demandé aux filles. Elles m’ont expliqué que généralement c’était par hasard en faisant tournoyer une bouteille ; la personne qui gagne est choisie, mais ils sont tous désireux d’être choisis. Elles étaient aussi désireuses de parler.

Aucune des femmes qui avaient été entraînées à devenir des kamikazes l’année précédente n’est restée en vie. Les jeunes filles de mon film étaient en vie uniquement à cause du cessez-le-feu.

Finalement, je suis arrivée à comprendre qu’il n’y avait aucune réelle différence entre les membres des tigres et ceux se préparant à des attaques suicides. Ils s’attendent tous à mourir pendant la guerre : soit en s’explosant, soit en avalant la capsule de cyanure pour éviter d’être capturé vivant.

Les filles essayaient constamment de m’impressionner par leur ténacité. Je savais qu’elles n’étaient pas uniquement des machines à tuer, alors je leur ai directement demandé : « N’êtes-vous pas des êtres humains ? N’avez-vous de cœurs ? » Elles ont été surprises par la question et m’ont répondu que bien évidemment elles avaient un cœur, mais « nous ne pouvons le toucher. Il y a bien trop de souffrance dans la poitrine ».

Darshika m’a amené à son église ; en fait il s’agissait des ruines d’une église sur une magnifique plage. Elle s’est agenouillée devant la statue de la Vierge Marie – qui est restée intacte – et elle a pleuré, prié et demandé pardon. Soudainement, l’histoire tragique de son enfance est revenue à la surface ; elle a vu les églises bombardées et les gens cherchant un abri tués dans un bain de sang ; personne ne pouvait les protéger d’être massacrés comme des animaux. C’est pourquoi, elle a décidé de rejoindre la lutte armée : elle mourrait en combattant pour un meilleur futur plutôt qu’en ayant été charcutée. Elle voulait devenir une nonne catholique et désormais elle est prête à sacrifier sa vie tout comme Jésus.

Son amie, Puhalchudar, s’est effondrée en larme lorsqu’elle nous a montré les conditions horribles dans un camp de réfugié, un camp similaire à celui dans lequel elle avait été déplacée. Elle m’a dit que plutôt que de vivre une vie d’esclave, elle combattrait pour libérer son peuple.

Après cela, ma relation avec les filles a changé. Je me sentais presque maternelle envers elles. Lorsque nous avons voyagions, je leur donnait mes confortables coussins et elles s’endormaient comme des bébés dans une voiture. Elles étaient de vulnérables enfants et aussi de dangereuses armes. Mes sentiments envers elles étaient mélangés.

J’ai aussi rencontré la mère de Darshika. Elle devait avoir mon age mais sa vie était tellement différente. Elle me parlait d’élever une famille en pleine guerre brutale et interminable. Elle n’avait qu’un seul sari : celui qu’elle portait. Son sac à main était complètement vide. Darshika a disparu quand elle avait 11 ou 12 ans et sa mère n’a eu aucune nouvelle d’elle.

Notre intention était de suivre les filles pendant une longue période et de revenir quelques mois plus tard pour re-filmer. Nous ne savions pas à ce moment que c’était la dernière fois que nous les verrions.

Je suis retournée  à ma vie normale à Colombo. A chaque fois que j’ai contacté les tigres, ils m’ont dit : « Ce n’est pas le bon moment pour venir, rappelez plus tard s’il vous plait ». J’ai appelé et appelé avant de réaliser que les filles avaient été transférées pour de bon. On m’a dit qu’une mission était en préparation et qu’il n’y avait aucun moyen pour moi de les retrouver.

Six mois plus tard, je suis revenu avec mon équipe pour filmer la célébration du Jour des Héros. C’est le jour pendant lequel les tigres tamouls et leurs partisans se réunissent dans les cimetières pour honorer ceux qui sont morts pour le pays. Ils décorent les pierres tombales de fleurs et allument des bougies ; ils pleurent et prient à côté des tombes. Les photos des nouveaux martyres sont affichées. Il y a aussi des défilés.

En cherchant les filles, j’ai vu la mère de Darshika. Elle était aussi en train de chercher sa fille. Nous avons convenu de nous rencontrer dans l’église le jour suivant. Lorsque je lui ai montré la vidéo de sa fille, ses yeux se sont remplis de larmes. « La voir c’est presque comme être avec elle », a-t-elle dit. C’est aussi la dernière fois que je l’ai vue.

Quelques mois plus tard, la guerre a repris. Je suis retournée au Norvège pour effectuer le montage de mon documentaire. Les tigres n’ont jamais répondu à mes appels et à mes courriels. Quelques mois plus tard, j’ai eu des nouvelles m’informant que quelqu’un avait vu les filles, et à ma surprise elles étaient encore en vie.

Toutefois, on m’a informé que la mère de Darshika avait été tuée. Après la sortie de mon film, les autorités sri-lankaises l’avait identifiée comme étant une « mama » des tigres noirs. Certains pensent que c’est la raison pour laquelle elle a été exécutée.

Les tigres ont perdu leur lutte. On pense que des milliers sont morts dans les combats et que des milliers ont été tués par les tirs d’artillerie et les bombardements aériens. Vers la fin de la guerre, la population entière contrôlée par les tigres (près de 300.000 personnes) a été conduite jusqu’à une mince bande côtière. Personne du monde extérieur n’a eu accès à la zone de guerre. On pense que des milliers, encore, ont perdu leur vie à cause de la famine et des lourds combats, et nulle part pour s’abriter.

Le 17 mai 2009, la bataille des tigres était perdue à jamais – leurs leaders ont été tués et la totalité de la population civile a été conduite dans des camps de guerre. Il n’y a aucun mot pour décrire leurs pertes et leurs souffrances.

 
 

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